10 juillet 2004
Veille
J'essaie de ne pas y penser.
J'essaie de ne pas attendre la sonnerie du téléphone.
J'essaie d'espérer que deux mails, comme deux bouts de bois lancés à la va-vite dans le courant furieux d'un torrent en crue auront été agrippés par ses mains implorantes.
Même mécaniquement, même sans vraiment le vouloir.
J'essaie de me dire que ce fameux instinct de survie que j'ai longtemps craint avant de le juguler lui remontera à la gorge comme un reflexe.
J'essaie de ne pas m'en vouloir d'être si parfaitement illogique avec mes propres projets, ma propre éthique de vie et de mort.
J'essaie de me convaincre que ce n'est pas lui manifester un manque de respect.
J'aurais voulu être certaine qu'il n'y avait rien à attendre, rien à espérer pour lui.
C'est trop jeune. Il est beaucoup trop jeune.
Je ne parviens pas à m'empêcher d'espérer qu'il échoue même si je connais l'horreur infinie de ce moment.
Le moment où l'on comprend qu'on a échoué. Qu'on est toujours là.
Survivant hébété.
Vase brisé.
Fragment d'un soi qui n'existe plus et qui n'existera jamais plus de la même manière, de la même matière.
Autre pour toujours différent.
J'écoute Cure et j'attend un signe.
Que ce soit un appel dans la nuit ou le silence, de toutes façons, pour moi, ce sera un signe.
Pour Thibaut
"Êtres que l'aurore semble laver de leurs tourments, semble doter d'une santé, d'une innocence neuves, et qui se fracassent ou se suppriment deux heures après... Êtres chers dont je sens la main."
René Char
Grabuge TV
Il faut que j'arrête de lire les news de Yahoo.
Entre une sur deux qui concerne le nabot de Neuilly et la dernière où j'apprend que Jean Polsky se pointe encore une fois à Lourdes, je vais craquer avant l'heure fixée.
La dernière fois que le pigniouf et sa tiare s'étaient pointés dans mes eaux, j'étais membre de SURVIE, à ses tout premiers débuts balbutiants, du temps où Marco Panella n'avait pas bizarrement tourné.
Je passais mon temps à prendre rendez-vous avec les édiles du département pour obtenir qu'ils signent l'appel des 101 Prix Nobel.
Souvent jetée, parfois reçue marquoisement, rarement suivie.
J'en ai même un qui m'avait demandé qu'est-ce que ça me faisait de bosser pour le KGB !!! Si, si....
Là-dessus, Paulo 2 qui se radine.
Une copine militante de Grenoble descend me donner un coup de main et on débarque à Lourdes avec tracts, pétition à signer, tout le toutim...
Après deux bonnes plombes à se faire insulter par tout ce que le parvis de la cathédrale et l'esplanade de la grotte comptaient de grenouilles de bénitier, on a compris qu'on avait fait une erreur de "coeur de cible clientèle" manifeste et que le sort des gosses mourant de faim en Afrique les intéressait nettement moins que le crapahutage à deux genoux lors du pélerinage de la Vierge Noire de Czestochowa...bref...
Perso, je les aurais bien noyées dans la piscine mais il y avait un peu trop de témoins.
Là-dessus, je vois de loin des estrades se monter pas loin de la source avec logos que je reconnais bien... Antenne 2 !
Ni une ni deux, on plie notre bazar et on trace à fond les manettes vers le lieu de culte Number Two de ce monde tel qu'il va mal.... la téloche !
Les techniciens installaient le plateau pour le journal de 13 heures.
Je repère les caméras de contrôle et me place juste dans leur axe : ben voui ! Forcément, le clampin en "Envoyé Spécial à Lourdes" allait se positionner à cet endroit. Ce qu'il fit sagement....
Là où ça devient carrément comique, c'est que celui qui était en plateau n'était pas un inconnu pour moi... ni moi pour lui.
Hervé Chabalier, qui a depuis monté CAPA, était le reporter in situ.
Visiblement, je l'énervais prodigieusement, un mètre derrière lui, parce qu'il avait bien vu que je tenais une grande chose roulée entre mes mains et qu'il devait se demander si ça ne cachait pas un gourdin, une masse d'armes ou un katana...
Le journal commence et vlan ! Je déplie la chose en question qui n'était autre qu'une hénauuuurrrrrrme banderole de SURVIE avec la belle affiche que nous avait fait Folon.
Vert de rage, le Chabalier !
Et voilà comment j'ai provoqué 2 fous-rires gigantesques.
Primo, mes parents qui étaient en train de déjeuner tranquillement dans leur cuisine et qui ont failli s'étrangler d'ébahissement en voyant fifille hilare dans leur poste, pas peu fière de son coup de pub.
Secundo, le collègue de Chabalier que je voyais sur l'écran de contrôle, en plateau à Paris, lequel, sourire en coin et oeil plus pétillant que jamais, passait son temps à susurrer en réponse à Chabalier "Mais je vois qu'il y a BEAUCOUP de monde autour de vous...." et qui dès qu'il n'avait plus l'antenne, me faisait moultes grimaces, mort de rire lui aussi !
N'empêche que ça a marché du feu de Dieu mon petit coup de force !
SURVIE naissante s'est tapée 1/2 heure de pub télévisée gratuite (et au prix de l'écran de pub, je ne vous raconte pas le bénéfice !).
Dans la semaine qui a suivi, la cellule nationale a reçu dix fois plus d'appels qu'auparavant et, bizarrement, les édiles timorés qui me recevaient entre deux portes, le cul visiblement coincé entre deux chaises, se sont mis à me faire de grands sourires mielleux...
Du moment qu'ils signaient l'appel, j'ai supporté stoïquement leur chaffouinerie obséquieuse.
Et puis ça n'était pas pire que d'avoir utilisé le VRP Opus Deï de l'opium du peuple pour une cause qui en valait la peine.
Bah ! De toutes façons, le tremblotant en chef se pointe autour du 15 août.... au moins ça que je n'aurai pas à supporter.
Notre maison brûle...
vendredi 9 juillet 2004, 16h18
France: la taxation des nitrates des agriculteurs enterrée
PARIS (AFP) - En discussion depuis six ans, la taxation des nitrates de l'agriculture intensive, des excédents d'azote polluant sols et rivières, a été définitivement enterrée par le gouvernement après arbitrage de l'Elysée (c'est moi qui souligne, comme Nina Berberova).La décision a été prise "cette semaine", ont indiqué vendredi des sources gouvernementales, confirmant une déclaration du ministre de l'Agriculture, Hervé Gaymard, parue le même jour dans Ouest-France.
"Le Premier ministre, confirmant la position du président de la République, a rendu son arbitrage: il n'y aura pas de nouvelle taxe prélevée sur les agriculteurs", avait annoncé M. Gaymard au journal.
Les nitrates proviennent de l'usage à haute dose des engrais chimiques et de pesticides ainsi que des lisiers. Ils polluent notamment les eaux bretonnes où la valeur-cible de 25 mg/l et la valeur-limite de 50 mg/l, fixées par la législation européenne, sont régulièrement dépassées.
Les nitrates des lisiers sont visés par la "redevance élevage", qui ne touche que 1% des élevages et est jugée "peu efficace" par les experts du gouvernement.
L'idée était de revoir cette "redevance élevage" et de l'intégrer dans une redevance plus large, qui aurait frappé non seulement les élevages mais aussi les cultures intensives.
Cette fiscalité élargie aurait permis de rééquilibrer la contribution financière des agriculteurs aux Agences de l'eau, les établissements publics qui gèrent les bassins fluviaux.
Actuellement, agriculteurs et éleveurs versent aux Agences quelque 17 millions d'euros par an, 12 pour une redevance sur leurs prélèvements d'eau d'irrigation et 5 pour la redevance élevage. Ils en reçoivent 150 millions d'euros par an pour des aides à la dépollution, soit pratiquement neuf fois plus.
Débattue depuis 1998, la "redevance azote" avait fait échouer le projet de loi sur l'eau des ministres de l'Environnement de Lionel Jospin, Dominique Voynet et Yves Cochet (Verts).
Elle avait été reprise et refondue par leurs successeurs de droite, Roselyne Bachelot et Serge Lepeltier.
Présentant aux journalistes son avant-projet de loi sur l'eau le 22 juin, M. Lepeltier en avait défendu encore ardemment l'idée.
Une nouvelle législation européenne impose un "bon état écologique" des eaux superficielles et souterraines d'ici 2015, avait-il rappelé. Dans ce cadre, avait-il souligné, les normes anti-pollution actuelles ont toutes chances d'être durcies alors que "les 3/4 des eaux de surface et 50% des eaux en profondeur ne sont pas conformes" aux valeurs-limites actuelles.
Dans son avant-projet, le ministre de l'Ecologie proposait une "redevance sur les pollutions diffuses" composée de deux volets, l'actuelle taxe sur les produits phytosanitaires dont l'enveloppe serait maintenue à 40 millions d'euros par an et une redevance "azote" spécifique, qui ne serait plus payée seulement par les gros élevages mais aussi par les cultures intensives.
La redevance "pollutions diffuses" serait allée en totalité aux Agences de l'eau alors qu'aujourd'hui la taxe prélevée sur l'usage des phytosanitaires (pesticides) est affectée au budget de l'Etat.
L'accroissement de la pression fiscale sur les agriculteurs, catégorie politiquement sensible, a donc fait long feu.
Deux jours après la conférence de presse de M. Lepeltier, son collègue de l'Agriculture sonnait déjà l'hallali. L'agriculture "n'est pas en mesure de supporter un prélèvement supplémentaire à un niveau qui la fragiliserait", avait martelé Hervé Gaymard devant le Congrès des Jeunes Agriculteurs.
Source : http://fr.news.yahoo.com/040709/202/3yk7l.html
Qu'est-ce qu'il avait meuglé déjà , le Chi entre deux Corona, à l'assemblée pléniaire du sommet de Johannesburg en 2002 ?
Ah oui !
"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs..."
Je ne suis pas prête de les lever mes volets roulants... je vais même les descendre jusqu'en bas...
Ça tombe bien : le noir total pour écouter le dernier Cure, c'est idéalement assorti.
Vas-y, mon Robert ! Mords-les !
A Poison Tree

J'aime les nuits silencieuses.
J'aime ces nuits d'été en ville, de la mi-juillet à la mi-août, lorsque les fourmis sont parties se presser en rangs serrés qui sur des plages, qui dans des bars, qui dans des fêtes.
L'immeuble est vide. Pas un son.
Des rues muettes ne me proviennent plus ces bruits de circulation qui empoisonnent le vide et la musique du vide.
Je me réapproprie un espace et un monde sous une forme étrangère, une forme inhumaine, là où l'humain n'est plus.
La poésie sonne mieux dans ce silence apaisé, dans l'odeur des arbres mouillés par l'averse.
Demain, je refermerai les baies vitrées, je descendrai mes volets afin d'obtenir cette lumière dorée par les canisses qui lambrissent les balustrades. Cette lumière et rien d'autre. Pas de ciel, pas d'immeubles, pas de nuages, pas de feuilles. Juste la lumière comme autant de lances satinées d'ambre, crevant par-ci par-là l'ombre douce de leur jet oblique.
Au coeur, j'ai pourtant la blessure infime d'un oubli. Oh ! Trois fois rien ! Juste une promesse non tenue. Un mot absent. Une inconséquence de plus. Une de trop.
Petite douleur pour petite blessure de petite mémoire.
Juste le rappel pas vraiment nécessaire de ce qu'on sait déjà tous au fond de nous, quoiqu'on veuille bien nous dire.
Non, personne n'est indispensable.
Je relis William Blake. J'ai hésité longuement à mettre un de ses tableaux mais leur inspiration torturée et flamboyante ne collait pas avec la douceur tendre et l'immobilité de ma nuit.
A Poison Tree
I was angry with my friend :
I told my wrath, my wrath did end.
I was angry with my foe;
I told it not, my wrath did grow.And I water'd it in fears,
Night & morning with my tears ;
And I sunned it with my smiles
And with soft deceitful wiles.And it grew both day and night,
Till it bore an apple bright ;
And my foe beheld it shine,
And he knew that it was mine,And into my garden stole
When the night had veil'd the pole :
In the morning glad I see
My foe outstretch'd beneath the tree.
Et le plaisir infini de la satisfaction à n'avoir jamais ressenti chose semblable à ton égard, mon âme.
Toi, tu ne m'as jamais déçue.
S'il n'y avait sur terre que nous, mon amour, nous serions sans complices et sans alliés.
Avant-coureurs candides ou survivants hébétés.
Merci d'être, sans jamais te casser, sans jamais décliner, sans jamais t'altérer.
09 juillet 2004
Le prix de nos cerveaux
vendredi 9 juillet 2004, 17h25
Le Lay: le métier de TF1 "c'est d'aider Coca-Cola à vendre son produit"
PARIS (AFP) - Patrick Le Lay, PDG de TF1, interrogé parmi d'autres patrons dans un ouvrage intitulé "Les dirigeants face au changement" (Editions du Huitième jour), livre sa conception de la télévision et estime que le métier de TF1 est d'"aider Coca Cola à vendre son produit".
"Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective "business", soyons réaliste: à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit".
"Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible: c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible".
"Rien n'est plus difficile, poursuit-il, que d'obtenir cette disponibilité. C'est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l'information s'accélère, se multiplie et se banalise".
"La télévision, c'est une activité sans mémoire. Si l'on compare cette industrie à celle de l'automobile, par exemple, pour un constructeur d'autos, le processus de création est bien plus lent; et si son véhicule est un succès il aura au moins le loisir de le savourer. Nous, nous n'en aurons même pas le temps!"
"Tout se joue chaque jour, sur les chiffres d'audience. Nous sommes le seul produit au monde où l'on "connaît" ses clients à la seconde, après un délai de 24 H."
Les associés d'EIM, société de conseil opérationnel, ont interrogé une vingtaine d'autres dirigeants, outre M. Le Lay, notamment Michel Bon (ex-France Télécom), Robert-Louis Dreyfus (LD Com), Michel Pebereau (BNP-Paribas), Henri de Castries (Axa). EIM souhaitait "prendre le pouls" de l'entreprise française "face à ses nouveaux défis". Le livre, préfacé par le président du Medef Ernest-Antoine Seillière, a été publié en 2004.
Source : http://fr.news.yahoo.com/040709/202/3ykd2.html
Voilà.
Tout est dit.
Nous ne sommes pas des êtres humains pour ceux qui dirigent ce monde qui s'écroule : nous sommes les contenants périssables d'un produit nommé "cerveau humain disponible" lequel se vend en unité temps et non pas au poids...
"Être du bond. N'être pas du festin, son épilogue"
Bon appétit, Messieurs...
Une veuve de papier
C'est le titre d'un livre de John Irving.
Et je me dis que je suis une veuve de mots, une veuve de verbe.
La vestale gardienne de montagnes de mails archivés, de lettres pieusement conservées.
Je vais tout relire ce week-end. Il faudra bien deux jours.
Et la semaine prochaine, emplie d'une mémoire qui n'a nul besoin d'être revivifiée, j'ouvrirai le seul et unique premier et dernier Festival mondial de Kotinos.
Il n'y aura pas de montées des marches, pas de paillettes, pas de flashs.
Il y aura juste toi.
Je n'écrirai que sur toi.
Ces cinq journées-là, elles te seront entièrement consacrées.
Pas une note qui ne parle de toi, entre les lignes ou pas.
Pas une note qui ne soit pas emplie de ce que je sais de toi.
Ces cinq journées-là, tu vas revivre ici. Dans mes mots.
Ces cinq journées-là, je ressusciterai l'ineffable et la magie.
En attendant, je m'offrirai de la danse, des étoiles et les vers du poète.
Je prend mon élan, je prend mon essor.
En attendant...
Vampirisme

Car ce que tu danses, tu le deviens."
08 juillet 2004
Se passer de soi
J'ai un poids en moins sur le coeur et je perd de nouveau l'équilibre.
J'ai un poids en moins, un poids qui ne m'oppresse plus d'angoisse et je me sens vide.
J'ai un poids en moins qui m'a fait me coucher à 3 heures 1/2 du matin alors que j'étais debout depuis les 9 heures, un poids qui a chassé le cauchemar récurrent de toutes mes nuits pour, ô miracle, m'offrir ce rêve d'une douceur infinie.
J'ai un poids en moins et, paradoxe ironique, voilà qu'il laisse un trou béant dans lequel peuvent s'engouffrer de nouveau les vents mauvais, les volutes brumeuses et reptiliennes, compagnes habituelles.
Décidemment... je change l'or en plomb quoi que je fasse.
C'est comme si le temps s'accélérait.
Je suis en retard.
J'ai lézardé, attendu malgré moi, tergiversé, ressassé indéfiniment.
Je me suis lassé de moi et de mon histoire ou de ma non-histoire.
J'ai perdu du temps. Comme un trou dans la poche qu'on découvre trop tard.
Je suis en retard.
Tiens ! Encore Char qui me revient en mémoire...
Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.
"Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance."... je n'aurais rien transmis de tout ça. Rien fait. Rien construit. Rien créé.
Inutile jusqu'au bout.
Ridicule, pathétique, pitoyable. Nulle.
Coupez.
Vol de nuit
Il dort comme une bûche.
A tel point qu'on pourrait croire qu'il est mort. D'une immobilité, d'une rigidité de gisant.
C'est à peine si on le voit respirer.
Ça m'avait frappée les premières nuits que l'on avait passés côte-à-côte.
Je dis bien côte-à-côte... c'était du camping sauvage dans l'appartement "Antre des ténèbres" d'une Maïa obscure, amie commune, nous étions quatre à sombrer sur des matelas épars dans son minuscule séjour parisien et on s'était vus pour la première fois la veille... pas franchement les conditions idéales pour rencontrer l'amour de sa vie...
Evidemment, je n'arrivais pas à dormir.
Trop occupée à le regarder dormir, lui. Des heures à l'observer entre mes cils, store mouvant qui en rendait la vision floue.
Entre mes cils parce que je craignais à chaque minute que ses paupières ne se soulèvent à l'impromptu et qu'il découvre mon espionnage indiscret.
Des heures à suivre ces contours, ces méplats, l'architecture d'un visage, le grain d'une peau, les frémissements inconscients d'un muscle.
Je l'ingérais, je l'apprivoisais, je l'imprimais.
Déjà, je ne m'étonnais même plus de trouver beau ce qui ne l'était pas, de voir de la grâce là où n'était que gaucherie, de trouver exceptionnel ce qui n'était qu'ordinaire et sans attraits.
Transfiguration sans défiguration.
Cette nuit, je t'ai regardé dormir pendant des heures. Toute la nuit jusqu'à l'aube.
Tu dors tellement profondément que mon arrivée dans ton appartement ne pouvait te tirer du sommeil et c'était parfait ainsi.
Je me suis posée sur le bord de ton lit, perchée le plus légèrement possible à tes côtés.
Tu étais à plat-ventre, les bras bien collés le long de ton corps, bouche close.
Je suis restée là des heures, sans un bruit, sans un geste.
Je n'ai même pas été regarder ailleurs, ni la vue de ta fenêtre, ni les titres de ta bibliothèque, ni le contenu de ton frigo...
Juste toi, alangui, joue tiède, souffle presque imperceptible.
Confiant. Comme si tu savais que je veillais sur ton sommeil.
Aux premières lueurs du jour, j'ai redéployé mes ailes, je suis allée me poser sur l'appui de ta fenêtre, j'ai regardé ta nuque une dernière fois et me suis envolée par-dessus la cathédrale, par-dessus le lac, par-dessus les vallées, direction le Sud.
Quand je me suis réveillée, je dormais à plat-ventre et bras en croix.
En fait, je volais encore.

David J. Nightingale © 2003-04 (all rights reserved)


