22 mai 2004
L'aventurier manqué

C'est une petite nouvelle de Cesare Pavese, relue cet après-midi alors que le ciel prenait des teintes gris ardoise qui n'engageaient guère à mettre le nez dehors.
C'est un jeune homme qui revient après être parti en Amérique.
Il rêvait de la grandeur de ce pays encore jeune. Comme s'il pouvait la faire sienne, comme s'il pouvait la faire contenir en lui.
Il veut plus. Il veut mieux. Il veut tout et il veut le plus vite possible.
En fait, il n'y sera qu'un figurant, un étranger au rêve qu'il pourchasse. Un rêve d'Art.
Echec et retour.
Disparition de l'art et du rêve en lui qui lui font percevoir avec plus d'acuité la médiocrité du monde, mais surtout sa propre médiocrité.
Agonie de l'Art en lui.
Agonie de l'Être.
Dans la nouvelle de Pavese, il n'y a pas un homme qui se suicide. Il y a une nouvelle qui parle du rêve d'un homme qui se disperse dans l'univers et qui n'arrive pas à faire sens.
Loin, très loin en chaque être se tient en captivité un aventurier manqué.
Que faire avec le manque ? Toute la question est là.
Grâce

"Ô vie, donne, s'il est temps encore, aux vivants un peu de ton bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n'es pas aussi accidentelle et privée de remords qu'on le dit.
Ce n'est pas la flèche qui est hideuse, c'est le croc.
Toute la masse d'arôme de ces fleurs pour rendre sereine la nuit qui tombe sur nos larmes.
Comment m'entendez-vous ? Je parle de si loin..."
René Char
"Mon clown est un voile léger..."

"J'ai toujours su que je dansais pour d'autres raisons que ceux qui aiment la danse. Pour eux, la danseuse étoile, c'est le tutu, les paillettes, la poupée mécanique qu'on remonte dans le dos.
Là, d'un seul coup, ils sont confrontés à une femme. Je bousille leur rêve. Ils découvrent la mécanique de chair et de muscles qui, seule, permet les sauts et les figures qui les exaltent.
Nue, je deviens paradoxalement moins vraie à leurs yeux, plus inaccessible...
Pourtant, l'idée principale était de faire quelque chose de simple, de pur. Le rapport avec la nudité, ici, à Londres, n'a rien d'évident. Une jeune fille me demandait un autographe sur un autoportrait, quand sa mère s'est précipitée en menaçant : "Mais cache-moi ça !".
Mon clown a toujours été la petite bouée qui ressurgit au moment voulu pour me sauver de la certitude, dont je n'ai jamais pu me défaire, de ne pas être comprise. Pas simplement comprise : appréciée pour ce que je suis, être reconnue en tant qu'être humain.
Les gens croient que je suis quelqu'un agressif, de dur. Quand ils m'abordent, ils ont déjà leur opinion. Ce qui m'oblige à réagir.
Mon clown est un voile léger qui me permet de ne pas éclater de rage."
Sylvie Guillem par elle-même - Février 2004
They dance alone...
Peu d'entre nous quittent cette vie en dansant.
Car c'est la vie qui nous fait danser, la mort ne fait ni danser ni chanter.
On ne danse pas la mort, on danse pour les morts, envers et contre eux.
Tout près d'eux comme ces femmes devant le Parlement chilien.
On danse toujours seul avec la mort.
La mort est une partenaire absente qui vient planter son épingle dans le coeur des vivants.
Chaque suicide est une vie pleine de trous.
Edit : Tiens ! Du 16 Horse Power..... ça dirait à quelqu'un ? Je suis dessus et il n'est pas dit que je ne fasse pas partager....
21 mai 2004
Entre lui et nous...
Le silence d'un suicidé, c'est le nôtre.
Entre lui et nous, peu, si peu de différences. Une souffrance plus lourde. Une vie écourtée. Tout aussi pleine.
Nous avons tous besoin de nous savoir existants pour les autres.
Dire ou proclamer le contraire n'est qu'une gabegie ou une hypocrisie totale.
Secret, souffrance, solitude, silence, suicide.
Des réalités.
Celles que je vous mettrai sous les yeux tant que j'aurai des yeux.
Profitez-en ! Ça ne devrait pas durer au vu des statistiques et des prospectives médicales....
Il n'est jamais trop tard pour se mettre à penser. Il n'y a pas de temps pour réfléchir. Qu'on cesse de nous dire qu'un suicidaire n'a rien à nous dire. La souffrance se partage.
Il y a toujours de la parole. Il y a toujours de l'autre en nous. Il y a toujours des mots qui restent et qui peuvent déclencher une "remontée".
C'est vers l'autre, vers l'absence et l'absent du monde que mes mots voguent.
Vers toi, mon Kotinos...
L'être humain n'existe qu'accompagné...
"Que se lève celui qui leur lance la pierre
Il ne sait de l'amour que le verbe s'aimer
Sur le pont n'est plus rien qu'une brume légère
Ça s'oublie en silence ceux qui ont espéré."
Jacques Brel - "Les désespérés"
Toujours le silence.
Toujours les fausses amours qui n'aiment qu'elles-mêmes.
Toujours les bourreaux qui se croient estimables alors qu'ils ne sont que pitoyables dans leur désir de voir souffrir l'être qu'ils proclament "aimer" !
Toujours les mêmes vampires se gargarisant de leur soit-disant "amour".
Ils partent, les autres, les vrais, et nous laissent avec du silence plein la bouche. Comme des cendres. Ils partent pour ailleurs, peut-être pour nulle part. Ils nous laissent avec ce monde et ses misères, ses tristesses et ses petites joies.
Cette terre manque d'amour.
Aimer, ça ne sera jamais s'aimer.
L'amour de soi, immense miroir. Reflet de notre désespérance. La solitude nous dépasse. Elle court plus vite que nous.
Plus rien à voir. Que soi devant soi. Même dans l'autre, même dans sa différence....
Quelle horreur que d'être enfermé dans ce genre de voyage !
Quelle fatuité de s'épandre et se faire plaindre alors qu'on ne cherche qu'à tuer l'autre, le détruire, lui infliger la souffrance comme une rétribution à notre propre douleur !
Je vous hais, fausses amours, même agrémentées de mots si doux. vous n'êtes que des mensonges et des mensonges qui ne disent pas la vérité !
Vous n'aimez pas.
Vous n'avez même jamais su ce que c'était ! Vous en êtes incapables dans votre égocentrisme forcené., votre narcissisme écoeurant.... "Je veux que tu souffres autant que moi"..... A vomir ! A tuer !
La quête d'un frère...
"La quête d'un frère signifie presque toujours la recherche d'un être, notre égal, à qui nous désirons offrir des transcendances dont nous finissons à peine de dégauchir les signes."
René Char
Si le suicidaire choisit de se mettre en relation avec la mort, c'est qu'il ne trouve nulle part autour de lui cet autre dont tout être a besoin pour exister en ce monde.
Et s'il le trouve et le perd, l'absurdité de la vie prend tout son sens, n'en déplaise à Camus.
Ce que le suicidaire refuse, c'est de se voir mourir tout en demeurant en vie. D'être une vie inutile. D'être une vie pour personne. Qu'il écrive ou qu'il fasse silence ne change rien à l'affaire.
Quelqu'un a été tué.
La mort rôde dans ma vie.
Casser l'image-cage...

"A travers mon corps, je sais qui je suis.
Au départ, être nue était un jeu afin de montrer une autre image de la danseuse, créature qu'on ne s'attend pas à voir avec une caméra entre les jambes. Ces photos sont au plus près ce que je pense de moi.
Un journaliste, un photographe, ou même un ami n'obtiendra jamais qu'une infime partie de ce que je suis, et encore va-t'il interpréter ce qu'il a cru saisir.
Beaucoup pensent que cette manière de me montrer est choquante.
Moi pas. Je me trouve plus naturelle que sexuelle.
Peut-être est-ce l'exhibitionnisme des timides qui, quand ils se lâchent, ne font pas semblant.
Remercier sans être sincère, c'est nul.
Il fallait bien que je remercie ce corps qui m'a bien servie. Je suis fière de lui. Derrière cette sculpture, il y a des heures d'entraînement."
Sylvie Guillem - Février 2004
Nota 1 : Cette photo, comme celle d'hier, EST de Sylvie Guillem
Nota 2 : La phrase en caractères gras, c'est moi qui souligne, comme Nina Berberova. CQFD...
Papillon cosmique
Mort annoncée dans la glace et le feu de la nébuleuse NGC 6302
La "Bug Nebula" est une des plus brillantes et des plus extrêmes qui soit.
En son centre gît une étoile brûlante qui se meurt étouffée dans un lit de grêlons glacés...
Ou comment le cosmos met en images somptueuses le venin de la vie.
"Les yeux clos et dans l'effort de m'endormir, je vois luire au fond de mes paupières une braise qui est l'âme obstinée, l'épave clignotante du naufrage glorieux de ma journée".
Qui sait ce qu'est cet air ?
Voilà.
J'aurais pas du mais je l'ai quand même regardé, le Moretti.
Et maintenant, ça fait 20 bonnes minutes que je recherche le CD de Brian Eno où se trouve "By this river" et que l'air est dans ma tête comme l'image de ces trois silhouettes douloureuses et à la fois apaisées sur la plage, le père, la mère, la fille...
Déjà, en sortant du cinéma en 2001, je m'étais précipitée au Parvis pour l'acheter...
Je le trouverai, c'est certain, mais en attendant c'est un autre air que "La Chambre du Fils" m'a rappelé, pour d'autres raisons, quoique pas franchement "autres" finalement, toujours des histoires de deuils pas faits, pas à faire...
Je crois que c'est japonais, je crois que c'est une B.O issu de dessins animés, c'est du violoncelle et je ne sais pas quel est le titre ou le compositeur...
Si ça vous dit quelque chose, vous me faites signe, vous serez bien urbains...
C'est ça : Enigme musicale (on clique sur le lien, bien sûr...)
Et puis j'ai aussi corrigé les deux liens vers les Bashung qui ne pointaient pas sur les bons serveurs.... tant que j'y étais....
Et j'ai pas la force de regarder le Kubrick, EN PLUS DE ÇA !
La coupe est pleine, n'en jetez plus...
EDIT : Retrouvé le Brian Eno ! Entre mon "énigme" japonaise et "By the river" en boucle tous les deux.... la nuit risque d'être longue...
C'est là : Brian ENO - By this river - "Before and after science"



