Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

11 juillet 2004

L'éloge de la fuite

Avant d'être un film de Resnais, c'était un livre de Laborit.
Très difficile à accepter. Je me souviens m'être fait violence pour m'appliquer à moi-même certains de ses constats.

Voilà ce qu'il disait au sujet de la mort, que ce soit la nôtre ou celle des autres :
"Peut-on dire que nous existons en tant qu'individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu'il ne constitue qu'une confluence, qu'un lieu de rencontre particulier «des autres» ? Notre mort n'est elle pas en définitive la mort des autres ?

Cette idée s'exprime parfaitement par la douleur que nous ressentons à la perte d'un être cher. Cet être cher, nous l'avons introduit au cours des années dans notre système nerveux, il fait partie de notre niche. Les relations innombrables établies entre lui et nous que nous avons intériorisées, font de lui une partie intégrante de nous-mêmes. La douleur de sa perte est ressentie comme une amputation de notre moi, c'est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l'activité nerveuse que nous tenions de lui. Ce n'est pas lui que nous pleurons, c'est nous-mêmes. Nous pleurons cette partie de lui qui était en nous et qui était nécessaire au fonctionnement harmonieux de notre système nerveux.

La vraie famille de l'homme, ce sont ses idées, et la matière et l'énergie qui leur servent de support et les transportent, ce sont les systèmes nerveux de tous les hommes qui à travers les âges se trouveront «informés» par elles. Alors, notre chair peut bien mourir, l'information demeure, véhiculée par la chair de ceux qui l'ont accueillie et la transmettent en l'enrichissant, de génération en génération."

Quand j'ai relu ça ce soir, j'ai été partiellement consolée. Très partiellement, bien sûr.
J'arrivais à comprendre une douleur que je ne m'expliquais pas jusqu'à présent.
Les fragments de Thibaut, les miens, ceux de nous tous, ils sont partout. Sur tous les blogs, disséminés sur cette toile virtuelle.
Et nous les transmettons.
Et ils perdurent à travers nous.

Mais l'angoisse ne disparaît pas. Ce serait trop simple.
Il y a plusieurs façons de fuir nous dit Laborit. Certains utilisent des drogues, d'autres empruntent les voies de la psychose, de la navigation en solitaire ou même, en dernier recours, celle du suicide. «Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n'est pas de ce monde, le monde de l'imaginaire. Dans ce monde on risque peu d'être poursuivi.»

Celle-là a toujours été la mienne.
Ma fuite.
Ma lâcheté, peut-être aussi.
Comme un animal pris au piège et qui se ronge la patte pour échapper à la brûlure des machoires de fer qui se sont refermées sur lui.
Demain, c'est ce que je ferai, vraissemblablement.
Recréer un monde qui n'est plus de ce monde.
Recréer un monde en l'extirpant de son mausolée.
Faire revivre un fantôme.
Le fantôme de Kotinos.
Une dernière fois.
Une Tour Sombre et une Enflammeuse d'étoiles.

In western lands beneath the Sun
the flowers may rise in Spring,
the trees may bud, the waters run,
the merry finches sing.
Or there maybe 'tis cloudless night
and swaying beeches bear
the Elven-stars as jewels white
amid their branching hair.
Though here at journey's end I lie
in darkness buried deep,
beyond all towers strong and high,
beyond all mountains steep,
above all shadows rides the Sun
and Stars for ever dwell:
I will not say the Day is done,
nor bid the Stars farewell.

J.R.R. Tolkien

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Posté par Oneiros à 23:45 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    "Les relations innombrables établies entre lui et nous que nous avons intériorisées, font de lui une partie intégrante de nous-mêmes. La douleur de sa perte est ressentie comme une amputation de notre moi, c'est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l'activité nerveuse que nous tenions de lui."

    Tellement vrai.
    Trop vrai.

    "«Il y a peut-être une autre façon encore : fuir dans un monde qui n'est pas de ce monde, le monde de l'imaginaire. Dans ce monde on risque peu d'être poursuivi.»
    Celle-là a toujours été la mienne.
    Ma fuite."

    Tu n' es pas seule.... -_-
    Posté par Nouilles, 12 juillet 2004 à 00:57
  • Ca non, tu n'es pas la seule ...
    Posté par Gwenn, 12 juillet 2004 à 03:16

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