Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

25 juin 2004

Le Bolero et moi

Bizarre comme les seules parades essentielles que je trouve sont soit la poésie (de Char préférentiellement ou  vitalement), la musique ou la danse.

Ce soir, pour ne pas me noyer tout de suite, trop tôt, avant que je ne l'ai décidé au calme d'un certain stoïcisme, ce sont les 14 minutes 48 du Bolero de Ravel qui m'ont sauvé la mise.

Le Boléro et moi.... une histoire d'amour fou, encore une fois.

Je devrais peut-être dire Béjart et moi, parce qu'en fait, la première chorégraphie dont je me souvienne, enfant, c'était déjà lui, "Messe pour un temps présent".
C'était difficile, peu y parvenait. Et déjà, je savais que j'avais ça dans le sang.
Ils me haissaient pour ça.  Cette facilité incroyable que je possédais. Sans même le vouloir. c'était juste là, dans mes gênes, dans mes pores, dans mes muscles, dans mon âme. Et déjà, je n'arrivais pas à m'en foutre. Leur haine, leur envie, elle était étrangère à ce qui  faisait l'essence de mon existence.
Tout était facile, évident. Aucun mérite. C'était là. Point.
Je prends. J'ai pris.

Et puis le Boléro, beaucoup plus tard.
La jouissance indicible à danser cette oeuvre, à être choisie pour la danser, c'est quelque chose que les mots ne pourront jamais traduire parfaitement.
Sensualité totale, animalité totale, dignité totale, travail total, fierté totale, rigueur totale, amour infini.
C'est ça, le Boléro.
La chorégraphie de Béjart en est le climax le plus parfait, indépassable.

Je me souviens de l'ivresse à danser sur l'estrade ronde, avec le battement du choeur des danseurs tout autour, cette fusion entre eux et moi, plus qu'une fusion, quelque chose d'indicible tant c'était charnel et spirituel à la fois. Cette envie de pleurer qui ne vient qu'à la fin alors qu'on l'a sentie murir et gonfler comme une bulle d'épice prête à exploser, en soi, pour soi et pour les autres et sur les autres. Et cette pudeur à n'en rien faire, surtout. S'enfermer dans la loge le plus longtemps possible, éviter les agapes auto-congratulations d'après spectacle même si on les aime tous à la folie, la troupe, les frères.

Ne pas normaliser quelque chose d'anormal. Quelque chose de l'ordre du divin.

Le don.
Donner.

Je revois Jorge Donn sulfureux, incandescent, grec à en mourir.
Je revois ma Guillem adorée, coulée de lave rousse, frisson d'éternité qui vole au-dessus de nos âmes empourprées par les spirales infernales de Ravel.

J'ai le regret de cet instant-là chevillé au coeur.

Je ne peux plus le danser comme avant.
Mes muscles ont fini de m'obéir comme au beau temps de cette discipline de fer. Je ne peux qu'essayer de me remémorrer des images, des sensations. Elles n'ont pas la vigueur du mouvement, de l'effort, du geste, de la contraction parfaite, de la ligne idéale que l'on donne à ce corps qui nous est donné, offert, et dont on use comme on peut et comme on veut sans réaliser qu'un jour, il nous trahira inéluctablement.
Mélancolie de la peau ferme et lisse, du muscle parfait et travaillé à coup de 6 heures par jour.
Mélancolie de cette insouciance qui nous faisait considérer comme éternelles la beauté et la perfection de nos corps sculptés par la danse, le travail, l'effort, la souffrance, la sueur, le plaisir aussi.
Nostalgie d'un temps où les apparences ne nous sautaient pas au visage comme autant  de grelots de lépreux.
Ne reste plus que l'âme.

Ne reste plus que ce qui est essentiel à un danseur s'il veut être unique et intègre. Pur.
Ce que Guillem disait et que j'ai reproduit ici dans une note de mai, je crois... :  "La perfection technique est insuffisante. Elle est orpheline sans l'âme véritable du danseur."

Et bien sûr.... Béjart est allé s'installer à Lausanne...
Il n'y a pas de hasard.

Ravel - Le Boléro

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Posté par Oneiros à 03:22 - Danse - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    Boléro envoutant...

    Comme tu nous fais bien vivre le transcendement (ouh là... ça se dit ? et comme ça ?) par le corps qui va jusqu'au bout de l'âme...

    Merci
    Posté par Anne, 25 juin 2004 à 11:44
  • Veinarde...

    ... moi j'ai payé la note avec un bourdon infernal toute la journée.
    Bon sang ! Qu'est-ce que je peux détester le vieillissement physique, cette destruction programmée, cette débilité du muscle contre laquelle tu ne peux fichtrement rien... Le destin humain est vraiment une horreur.

    Je pense qu'il n'y a que transcendance comme mot existant.... mais je ne vois pas pourquoi tu t'interdirais d'en inventer d'autres s'ils te plaisent !
    Posté par Oneiros Thanatos, 25 juin 2004 à 20:26

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