Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

22 juin 2004

Comprenne qui veut... ou qui peut...

C'est alors qu'apparut le renard.

- Bonjour, dit le renard.

- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se tourna mais ne vit rien.

- Je suis là, dit la voix, sous le pommier.

- Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli...

- Je suis un renard, dit le renard.

- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...

- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé

- Ah ! Pardon, fit le petit prince.

Mais après réflexion, il ajouta :

- Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

- Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu ?

- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

- Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?

- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie "Créer des liens..."

- Créer des liens ?

- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...

- C'est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses...

- Oh ! Ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince. Le renard parut très intrigué :

- Sur une autre planète ?

- Oui.

- Il y a des chasseurs sur cette planète-là ?

- Non.

- Ca, c'est intéressant ! Et des poules ?

- Non.

- Rien n'est parfait, soupira le renard.

Mais le renard revint à son idée :

- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...

Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :

- S'il te plaît... apprivoise-moi ! dit- il.

- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.

- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

- Que faut-il faire ? dit le petit prince.

- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'oeil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...

Le lendemain revint le petit prince.

- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur... il faut des rites.

- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.

- C'est quelque chose trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances.

Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche :

- Ah ! dit le renard... je pleurerai.

- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...

- Bien sûr, dit le renard.

- Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.

- Bien sûr, dit le renard.

- Alors tu n'y gagnes rien !

- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.

Puis il ajouta :

- Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret.

Le petit prince s'en fut revoir les roses.

- Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisé et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.

Et les roses étaient gênées.

- Vous êtes belles mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.

Et il revint vers le renard :

- Adieu, dit- il...

- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

- L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

- C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

- C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.

- Les hommes on oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...

- Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

Antoine de Saint-Exupéry - Le Petit Prince - Chapitre XXI

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Posté par Oneiros à 22:02 - Agapè - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

    Réminiscences...

    " Vous êtes belles mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous.(...)"...

    En lisant cet extrait de texte, beaucoup de choses me sont revenues...D' abord ce que disait stephen king dans sa saga de La Tour Sombre à propos de la rose, puis également le très beau poème de Ronsard...Puis j' ai repensé à ma camille...

    St Exupéry avait tout compris.En choisissant la simplicité, il avait choisi la beauté.
    Posté par Nouilles, 22 juin 2004 à 23:16
  • En l'occurrence...

    ... j'ai mis le chapitre entier parce que je suis incapable de couper dans le Petit Prince mais c'était pour cette phrase-clé bien précise : "Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé".
    Parce qu'adopter un chien pour le laisser sur le bord d'une autoroute...
    Parce que rejeter quelqu'un qu'on a capté et invité...
    Parce que négliger une affection ou une amitié qu'on a offerte (ou fait semblant d'offrir)...
    ... c'est bête, c'est cruel, c'est irresponsable et qu'il ne faut pas venir s'étonner d'en payer le prix un jour ou l'autre.

    Mais je suis idéalement placée pour proclamer, de concert avec toi, que "l'essentiel est invisible pour les yeux"... j'avais du faire un texte sur "Le regard amoureux", en mai, je crois.
    Et ça disait déjà tout.
    Posté par Oneiros Thanatos, 23 juin 2004 à 00:06
  • ^^

    À moi, mes dessins, mes déserts, mes écharpes.
    mes roses et leurs échardes laissées sur la main pour certaines
    pour certains.

    bise nocturne, femme Janus.
    Posté par ulysses, 23 juin 2004 à 01:02
  • Happy day !

    Heureuse de te retrouver de savoir où tu es...par le lien trouvé chez Chiboum...
    Bonne chance ici.

    AURORA
    Posté par AURORA, 23 juin 2004 à 01:04
  • > ulysses : fais attention aux écharpes ! Elles ont coûté cher à Isadora Duncan...

    > AURORA : bonjour, toi ! Effectivement, en tapant mon dernier commentaire chez Anne, je suis allée trop vite et j'ai laissé l'adresse du site ! (je le précise parce que j'avais demandé à la chiboumette de ne pas mettre à jour son lien vers mon blog et que très gentiment, elle s'y est conformée). Depuis hier, j'ai fait une redirection de l'ancien blog vers ici, estimant que les indésirables amateurs d'estrade facile plus que d'échanges sincères se seraient lassés en 15 jours... ou comment séparer le bon grain de l'ivraie...
    Ici, pas de compteur de com' en page d'acceuil... pas de course à l'échalotte donc... pas de "philosophie" marchande à la Loïc Le Meur et une gestion des commentaires qui calme les excités de la célbrité internetienne... que demander de mieux ?
    Posté par Oneiros Thanatos, 23 juin 2004 à 10:28
  • Le petit Prince, malgré des études de lettres, des milliers de volumes avalés, des textes splendides... reste mon livre préféré.

    Parce que l'essentiel est invisible pour les yeux, parce qu'on est responsable de ce qu'on a apprivoisé.

    Comment tu fais pour me mettre sous les yeux si souvent des choses qui résonnent aussi fort ?
    Posté par Anne, 23 juin 2004 à 10:40
  • :)

    > Anne : Peut-être parce qu'on n'a jamais fait à la fois plus universel et plus généreux... une idée comme ça...
    C'est mon plan "cadeau d'anniversaire" préféré, avec les Laguiole. J'adore la tête des grands adultes à qui je l'offre...

    C'est pas tout ça mais je suis toujours pas réveillée, je dois me doucher, m'harnacher en fille, trouver un chouette gâteau et prendre la route pour faire coucou surprise aux parents...
    Et comme c'était 20° maxi avant-hier, 33° hier et 23° aujourd'hui... autant dire que c'est fatigant de constater que la température extérieure persiste malicieusement à suivre les courbes de mon climat intérieur !

    Soundtrack pour me convaincre d'aller bien : "Bliss" de LA Vanessa Paradis...
    Posté par Oneiros Thanatos, 23 juin 2004 à 11:01
  • Bliss ? ôO

    nan, là t'es chanmé, quand même...
    Bliss. t'es chiée, je vais avoir envie
    1- de l'écouter
    2- d'aller me blottir contre D. , quitte à traverser la ville et prendre le périph' alors que l'hiver s'annonce déja, si proche et si rude. j'ai même pas mis les pneus neiges sur la bagnole...
    (et 33°C chez toi, ça laisse rêveur)

    bisou diurne.
    Posté par ulysses, 23 juin 2004 à 14:06
  • Mwarf !

    Je t'avais dit que j'étais une teigne ! Mais pourquoi tu ne me crois jamais ?
    Bliss.... ben voui... cette fille est magique, définitivement.
    Et puis tu n'as pas tardé à m'envoyer le coup de pied de l'âne dis donc ! Tori Amos ! Rien que ça ! Tout de tout, elle aussi... je sens bien la playlist de cette nuit...
    Tu savais que c'était aussi la meilleure copine à la vie à la mort craché juré serment du sang de mon Trent Reznor de moi que j'ai aka NIN ?
    Y'a pas à dire... le hasard n'existe pas...

    Euh... 33°, c'était hier, avec vent chaud du Sud-Est un poil incompréhensible dans mes contrées océaniques. Aujourd'hui, dégringolade de 10°... c'est d'un pénible ces montagnes russes !
    C'est quoi des pneus neige ? Et l'hiver ? Et une polaire ? ... OK.... je sors....
    Posté par Oneiros Thanatos, 23 juin 2004 à 19:13
  • there is a light (that never goes out)

    OK, OK, sors,...
    mais éteins la lumière en refermant la porte.
    j'aime l'obscurité chez toi.
    Ainsi on te voit mieux briller

    Soundtrack : The Smiths - There is a light
    Posté par ulysses, 24 juin 2004 à 00:11
  • krankenversicherung

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    Posté par krankenversicher, 01 avril 2005 à 11:22

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