Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

16 juin 2004

Perspex Dome (4)

Un mois avant la date qu'elle s'était fixée, la douleur cessa.
C'est à ce moment précis qu'elle comprit que l'échappée belle était proche.
Elle était dans l'œil du cyclone, d'un calme surnaturel.

Au travail, elle s'activait plus que jamais, souriante, joyeuse, adoptant le rôle du boute-en-train de l'équipe, du ludion lumineux que rien ne rebutait, que rien n'effrayait.
A tel point que, fort ironiquement, son employeur lui proposa même de nouvelles responsabilités, un changement de statut qu'elle n'avait ni demandé ni souhaité.
Elle l'accepta avec le sourire, mimant avec beaucoup de conviction un enthousiasme totalement feint.
Au dehors, elle semblait littéralement rayonner de sérénité.

Lorsqu'elle rentrait, son temps se partageait entre le rangement systématique de son appartement, le classement ou la destruction de ses papiers personnels, la mise au net de ce cocon de protection qui, bientôt, ne servirait plus à rien.
Lorsqu'elle estimait en avoir assez fait pour une soirée, elle s'installait devant la cheminée chargée de bûches de pin et de cèdre et lançait une flambée.
Dans le grand fauteuil tournant indonésien, les jambes étendues sur le pouf, elle pouvait enfin renverser la tête, fermer les yeux et se laisser emplir des émotions qu'elle s'interdisait auparavant.

La nuit, elle était simple, parce que tout était simple.

Elle n'était plus dans le désespoir puisqu'elle avait cessé d'espérer, avec sagesse, pour une fois.
Elle écrivait à la lueur des flammes. L'écriture la libérait mais elle savait qu'elle ne la sauverait pas.
Rien ne pouvait la sauver désormais.
Elle avait très précisément cerné son enfer.
Être mal partout, se sentir mal partout. Ni repos ni répit.
L'ayant identifié, elle était enfin parvenue à en circonscrire le périmètre de dévastation et se tenait précautionneusement au-dehors du cercle de feu.
Danseuse en équilibre sur ses pointes, entre Styx et Acheron.
L'être parlant qu'elle y envoyait, par pure convention, n'avait pratiquement plus rien à voir avec elle.
D'abord, il parlait.
Pas elle.
Elle se taisait.
Elle ne croyait plus en la force du langage. A tout le moins, sa décision était le signe d'une parole qui agonise, d'un langage blessé à mort par la vie.
Nous ne sommes jamais tués que par la vie.
Un suicide est un meurtre mais le meurtrier, c'est bien la vie.

Elle ne ressentait même plus la puérile jubilation à circonvenir tout le monde, ce même plaisir dérisoire qui l'avait tenue debout pendant des mois et des mois.
Elle n'avait pas honte pour autant. Ne se sentait pas redevable, encore moins coupable.
Tout ce qu'elle éprouvait à présent pour les autres, parents, enfants, amis, connaissances, était une affection triste et tendre.
Pas vraiment de la pitié mais un attendrissement parce qu'elle se savait leur faire un signe doux de la main en guise de départ, comme une caresse légère sur la joue, et qu'ils ne le voyaient pas, ne le sentaient pas.

Désormais, elle était  vide.
Rongée de l'intérieur par tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle contenait et que le monde était incapable de contenir comme elle.
Tout ce qu'elle disait silencieusement et qui ne se dit pas, tout ce qu'elle pensait intérieurement et qui ne se pense pas.
Pourquoi tourmenter les autres dans leur tranquille ambition de vivre ? A quoi bon ?

Le jour dit, elle alla travailler comme d'habitude, rit toute l'après-midi avec ses collègues, prêta sa plus belle robe à l'une d'entre elles pour le réveillon de la nuit, embrassa tout le monde à 17 heures en leur souhaitant par avance une très bonne année, dit « A lundi ! ».
Tout cela sans le moindre remords, le moindre tremblement dans la voix, parfaitement tranquille à défaut d'être sincère pour le rendez-vous du lundi...

Puis elle rentra, baissa immédiatement les volets roulants, alluma toutes les bougies de l'appartement qui se mit à resplendir de la lumière dorée qu'elle affectionnait tant.
Elle ne mit qu'un seul album cette nuit-là, en boucle : « 666.667 Club » de Noir Désir.
En particulier pour « A ton étoile », son oriflamme, sa bannière, son étendard.
Une douche parfumée, un lait satinant, une de ses robes longues, fourreau moulant de velours bleu nuit fendu sur le côté gauche, encolure droite et bras découverts, l'éternelle forme indémodable qu'elle appréciait tant pour son dépouillement et la simplicité absolue de la ligne de vestale sombre.

Elle ne changea strictement rien à ses habitudes : finit de ranger son bureau, formata son ordinateur, se délecta de fruits d'hiver coupés en tranches dans du lait tiède avec quelques noix, noisettes et copeaux de gingembre frais.
Cheminée. Flambée. Fauteuil.
Paupières closes dans la douceur de la nuit éclairée par les flammes.
Vers minuit, elle entendit les feux d'artifices et attendit patiemment que l'agitation s'atténue peu à peu.
Elle se savait tranquille. Sa famille la pensait partie passer ces réjouissances chez des amis à une centaine de kilomètres de là et injoignable.
L'immeuble était totalement vide pour le week-end et pour les mêmes raisons. Tout allait pour le mieux.
A cinq heures du matin, le silence s'était enfin fait. Tout ce petit monde allait plonger dans un sommeil lourd autant qu'aviné s'il n'avait pas déjà roulé sous la table depuis longtemps.

Elle attendit que le feu s'éteigne de lui-même, souffla les bougies, fit cesser la musique sur un dernier :
« Sous la lumière en plein
et dans l'ombre en silence
si tu cherches un abri
Inaccessible
Dis toi qu'il n'est pas loin et qu'on y brille... »

Puis elle caressa une dernière fois le sphinx près de la cheminée, referma la porte de sa chambre, prit d'un coup, sans même y prêter véritablement attention, sans y mettre la moindre solennité, les 357 petites perles couleur de dragées, son sac de billes, son trésor de guerre, tout ce pour quoi elle avait tenu bon pendant un an et demi.

Elle s'allongea et attendit, les yeux grands ouverts.

De toute sa vie, jamais elle n'avait ressenti de plus grand moment de béatitude.

 

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Commentaires

    mouais... tant que tu fais que l'écrire et pas passer à l'acte !
    Posté par ulysses, 18 juin 2004 à 01:30
  • Deux jours que je cherche le mot qui traduit le mieux ma réaction.

    "Non...."
    Posté par Anne, 18 juin 2004 à 09:36
  • voir si tout va bien
    Posté par ulysses, 20 juin 2004 à 02:12
  • Mise au point...

    J'ai hésité à valider vos commentaires.
    Si je le fais, c'est par respect pour vous et parce que je sais que ce qui vous motive est l'affection.
    Mais... ce que vous vivez, c'est ce que vous êtes et ce n'est pas applicable à qui n'est pas vous.
    Je ne me permettrais ni de dire "oui", ni de dire "non" à quelqu'un qui prend une décision personnelle, qu'elle me plaise ou pas.
    Parce qu'on est tout seul en soi-même.
    Parce qu'on ne peut jamais être l'autre.
    Mes choix ne regardent que moi : ils dépendent des données que j'ai, des cartes que le hasard me donne, de ma nature, de ma propre conception d'une éthique de vie.
    Vous avez le droit de désapprouver mais ce droit se limite à vos propres choix.
    Pas aux miens.
    Je ne vous juge pas.
    Je sais que vous êtes assez intègres pour en faire de même en ce qui me concerne.
    Que "Perspex Dome" n'ait de roman que le nom, c'est l'évidence. On peut appeler ça une lâcheté, un hypocrisie ou une pudeur.
    Le fait est qu'il est plus facile à écrire à la troisième personne...
    Posté par Oneiros Thanatos, 20 juin 2004 à 18:24
  • Mais "oui" ou "non", ce n'est pas forcément un jugement.

    Ca peut être aussi un cri du coeur, ou un cri d'impuissance...

    J'aimerais que le bonheur, la joie de vivre, l'envie d'envie, soient contagieux. C'est benêt mais c'est comme ça.

    Aucun jugement de ma part ni sur le fond, ni sur la forme. Juste une tristesse viscérale parce qu'un attachement subit autant qu'inattendu pour ce que tu nous as donné à voir.

    Mais tout ça t'appartient.
    Posté par Anne, 21 juin 2004 à 10:11

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