Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

28 avril 2004

Ma litanie de la peur

J'ai fait un rêve étrange cette nuit.
Je devrais plutôt dire ce matin puisqu'il m'a réveillée et donc que j'arrive à m'en souvenir autrement que par bribes.



Je me trouvais dans une sorte de pérystile fermé de toutes parts sauf, face à moi, entre deux colonnes noires luisantes, une porte qu'on devinait dans l'ombre, vaguement.
Devant la porte, lové dans une multitude d'anneaux écaillés, un dragon, doré et rougeoyant, énorme et faussement placide. Il me regardait avec ses yeux félins, deux fentes d'obsidienne au sein d'un même feu de braises qui couvent.
Si un dragon pouvait sourire, je crois que celui-ci souriait. Pas très bienveillant, le sourire en question. A la fois ironique et sûr de lui. L'air de savoir où il allait.
Moi, pas. C'est certain.

Du regard, il me désigne une sorte de balai bizarre fait de plumes noires. J'entend son ordre dans ma tête. C'est un rêve totalement silencieux.
Je dois balayer la cour du pérystile, laquelle est recouverte d'une couche de sable ocre maculée d'une multitude de traces de pas, de piétinements.

Je commence le travail. Rien ne vole dans les airs, pas un grain de poussière. Le balai se comporte comme une gomme, un petit peu à l'instar de l'outil effaceur d'un logiciel de graphisme ou comme les anciens jeux télécran qu'il suffisait de retourner et de secouer pour qu'une pluie de granulés magiques nettoient la surface gris ardoise de l'écran et nos oeuvres maladroites avec.
Je travaille à reculons, partant de lui. Arrivée à l'opposé de la cour intérieure, je le regarde, guettant une forme d'absolution qui signifiera ma liberté. Il se contente d'abaisser les yeux sur le dallage et je suis son regard comme hypnotisée.
La cour est propre mais se reforme lentement une seule trace de pas auquel le sable vient s'agglutiner pour bien la mettre en valeur. Une trace de pas unique, moqueuse et déterminée qui va de lui à moi, en ligne directe, sans hésitations. J'ai l'impression d'être dans un texte de Lovecraft !
Je m'applique de nouveau à la tâche, fébrilement... et la ligne se reforme toujours sous mes yeux, quelle que soit la direction que j'emprunte, toujours de lui à moi. Invariablement.
Piégée, acculée.
Cette trace qui ne s'efface pas est comme un verrou, un piège, l'annonce de mon emprisonnement définitif.


A ce moment-là, il ne me vient qu'une idée en tête : ne pas avoir peur. Mais comment faire ?
Me traverse l'esprit le souvenir de Dune et de la litanie de la peur des Bene Gesserit... allez savoir pourquoi ?
Donc j'essaie fiévreusement de me souvenir de l'incantation en question mais au bout de deux ou trois phrases, le trou de mémoire... Je me sens m'affoler pendant que je répète intérieurement "Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale...."... et toujours rien ! La suite ne vient pas !
Je sais que si je ne vais pas au bout de la formule magique, la vague va me submerger.
Et l'autre grand ver d'or sombre, en face, qui me fixe toujours aussi ironiquement, comme s'il lisait dans mon esprit et qu'il jubilait de ma confusion paniquée !
Ses pupilles amusées me vrillent le cerveau et bloquent ma mémoire.

"Dragon... dragon... dragon"....

Et d'autres vers me viennent à l'esprit, comme s'il m'avait involontairement guidée à eux.

"La connais-tu, Dafné , cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d'amour qui toujours recommence ?...

Reconnais-tu le Temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l'antique semence ?...

Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d'un souffle prophétique...

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l'arc de Constantin
- Et rien n'a dérangé le sévère portique."

Gagné ! Je le vois dans ses yeux ! Il recule de mon esprit comme si je l'avais lacéré du fouet mordant des vers de Nerval.
J'exulte et je continue silencieusement, avec toujours plus d'allégresse, d'entonner ma propre litanie, celle du dragon vaincu.
C'est tout juste si je ne sens pas l'acidité des citrons sur mes dents.
Et je reste figée là dans ce duel mental. Mais libre.


Réveillée à cet instant, au tout début de l'émergence vers la réalité, je me souviens que j'ai immédiatement tenté de me rendormir, de revenir au rêve, pour savoir, pour continuer l'histoire.
Rien à faire, j'avais beau m'enfouir sous la couette et fuir la lumière, la réalité gagnait malgré mes efforts, devenait plus précise malgré mes tentatives pour retourner dans le pérystile.
De rage, j'ai balancé mes oreillers et me suis levée mais je n'arrête pas d'y penser, depuis. D'espérer que je vais le retrouver cette nuit.
Je veux savoir qui gagne.

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