Kotinos Ghost

... ou les fragments d'Oneiros Thanatos

"Je crois à s'arracher le coeur comme on dégoupille une grenade"

27 avril 2004

Euthanasie : la leçon Humbert n'a pas suffi...

Cet après-midi, j'ai appris qu'une ancienne vague congénère de classe se mourrait dans un hôpital dans des conditions de souffrance épouvantable et qu'une partie pourtant proche de sa famille REFUSAIT d'aller la voir parce qu'elle avait émis le souhait d'en finir. Il semblerait que l'énonciation seule de ce voeu ait éteint toute vélléité de compassion, toute compréhension, tout amour, chez des gens qui se disent liés à un "dieu"...  tout d'amour.

J'ai laissé se calmer la colère et puis j'ai repris "Fééries anatomiques" de Onfray et ai retapé le texte consacré à l'euthanasie, histoire de semer une petite graine. On ne sait jamais. A force, ça pourrait germer.

Le voilà...

Que les thuriféraires des soins palliatifs affirment : le bénéfice de l’agonie dans l’enrichissement qui les humanise, eux, les survivants; la réalité d’un bénéfice mutuel à l’accompagnement, l’utilité du mourant qui sert encore un peu avant de passer ad patres, en l’occurrence à réaliser le salut de ceux qui s’en servent et les exploitent, les instrumentalisent, les utilisent et volent la mort des agonisants, voilà autant de preuves d’une avance masquée des défenseurs de ces thèses malsaines.
Ils dissimulent une option partisane et néo-chrétienne, militent pour une cause personnelle et non générale. En un mot : les soins palliatifs défendent une logique de soignants soucieux de leur salut plutôt qu’une logique de soignés motivée par le respect de la volonté, de la dignité, de la souveraineté, de la liberté et de l’autonomie du malade. L’euthanasie permet d’avancer sur le terrain de la déchristianisation du corps et des institutions qui s’en occupent, puis de progresser dans la construction d’un corps faustien.
De la même manière que les palliatifs récusent la demande euthanasique sous prétexte qu’elle cache autre chose – un besoin inconscient de vie et d’amour -, ils réduisent la mort douce à des arguments triviaux. L’accusation de nazisme, on l’a déjà vu, sert à éviter de penser et de réfléchir sur cette question… A quoi l’on ajoute, sur le même principe – paralogismes, rhétoriques spécieuses et déni – une série de causes triviales pour s’y opposer : on euthanasie à cause du manque de lits; pour le confort des familles; afin d’en finir avec un patient récalcitrant; parce que les médecins ne savent pas affronter la mort; à cause de leur couardise ou de leur incompétence à accompagner. Vénalité, cruauté, méchanceté, incapacité, lâcheté, uniquement de mauvaises raisons…
Autre logique spécieuse : la législation de l’euthanasie entraînerait une débauche de pratiques sauvages. On imagine mal comment un encadrement juridique digne de ce nom, une législation ad hoc extrêmement précise, rigoureuse et respectueuse des droits du malade, un protocole défini dans la clarté et qui suppose transparence et collégialité des prises de décision devenues accessibles aux malades et à leurs familles, pourraient augmenter une pratique sauvage ! D’abord parce qu’avec un texte elle cesse d’être incontrôlable et incontrôlée, ensuite parce que justement la loi rend caduque cette façon de procéder. Pour quelle raison cacher une pratique que la loi définit et rend possible ? L’euthanasie sauvage existe – et trop – dans l’actuel cas de figure : celui de la pénalisation, pas celui de la légalisation…
Militer pour les soins palliatifs consiste à voter non pas pour la vie, mais pour la mort. Car cette technique prolonge la mort, pas la vie. Seule la mort tue, pas celui qui la donne plus tôt pour éviter qu’elle obtienne plus que ce dont elle s’empare déjà. L’homicide qualifie moins le médecin qui abrège les souffrances que le soignant décidé à tout faire pour que le vivant soit le plus longtemps, le plus sûrement, le plus cruellement, le plus consciemment en présence de son agonie. On connaît le mot de Kafka à son médecin, sur son lit de mort : « Si vous ne me tuez pas, vous êtes un assassin »…
Chacun peut désirer une façon plus digne de mourir que pleurer dans les bras d’une soignante appelée maman entre deux gémissements pendant qu’elle nous raconte le Petit Chaperon rouge, le tout dans une ambiance d’encens, à la lumière de bougies vacillantes, pendant que passe en fond sonore une musique New Age, le corps transformé en immense blessure, bien que pommettes et menton soient masqués, la mort prenant déjà presque toute la place. D’aucuns préfèrent Caton ou Sénèque… Peut-on leur donner tort ?
Parmi les critiques faites par les tenants des soins palliatifs aux partisans de l’euthanasie, on trouve cet étrange reproche : l’agonisant qui réclame de l’aide pour mourir ne respecte pas la dignité… de celui à qui il formule sa demande ! Un comble… comme si les contrats en pareil cas se constituent sans la liberté des parties prenantes, en l’occurrence celle de l’individu sollicité toujours libre de refuser et nullement contraint d’obéir… L’euthanasie comme crime éthique contre le vivant à qui l’on demande de la pitié, voilà une bien étrange façon de considérer la volonté du mourant !
Là encore apparaît cette idée que le palliatif place moins le malade au centre de ses préoccupations que le soigné obsédé par la triviale opération du salut de son âme. Si en pareil moment un membre du personnel hospitalier trouve qu’on lui manque de respect en lui demandant de l’aide à mourir, à quoi ressemble sa capacité à la compassion, au sens étymologique ?  Il ne souffre pas avec, mais pense à sa seule personne tout en souhaitant ne pas mettre en péril son paradis potentiel, fût-ce au prix d’un geste compassionnel que peut-être leur Jésus n’aurait pas renié – mais que l’Eglise condamne…
Quelle inhumanité d’interdire à un mourant, qui d’une certaine manière a tous les droits – il lui reste si peu à vivre -, de se réapproprier ce qui peut encore l’être ? Tous les philosophes qui théorisent la toute-puissance de la nécessité insistent sur la définition de la liberté dans le cas de cette impasse éthique : consentir, aimer ce qui advient, vouloir ce qui nous veut, voire aller au-devant de ce qui nous attend si l’on sait ne pouvoir y échapper. Le suicide romain s’appuie sur cette aporie : en décidant ce qui a été imposé par le destin, je reconquiers partiellement la liberté de m’y soustraire. Comment priver un être de ce pouvoir ? De quel droit ?
Les palliatifs tiennent la vie pour une valeur en soi, sur le principe de la religion catholique apostolique et romaine. La cohérence métaphysique et ontologique devrait leur interdire la mise à mort de tout ce qui vit – les rats, les cafards, les moustiques, les mouches, les morpions, etc…-, donc déclencher en eux un végétarisme militant, voire un austère végétalisme, doublé d’un pacifisme militant, puis d’une opposition absolue à la peine de mort. On en est loin…
Du côté des défenseurs de l’euthanasie, on ne communie pas dans la religion de la vie : elle n’est pas un absolu, un en-soi sur le principe d’une divinité appelant la prosternation. La vie compte pour ce qu’on en fait et sa qualité, pas sa quantité, elle vaut pour son usage, pas son essence, elle importe par sa construction, sa jouissance, par son être-là en dehors de tout projet et de toute incarnation nominaliste. Une vie présente de l’intérêt quand elle permet la fabrication, l’émergence et l’entretien de l’humain en l’homme. Quand l’humanité quitte un corps dans lequel il ne reste que la vie, elle ne signifie plus rien et pèse autant que tout ce qui vit par ailleurs sur la planète. La mort a déjà fait son travail….
La raison métaphysique qui justifie l’avortement coïncide avec celle qui légitime l’euthanasie. Rappelez-vous : l’humain surgit du vivant dès la possibilité neuronale d’une interaction avec le monde, quand se manifeste une conscience de soi, des autres et du réel, même embryonnaire – au sens propre et figuré. Dans ce cas, l’interruption volontaire de grossesse met fin à du vivant, pas à de l’humain. A l’autre extrémité de la vie, si l’on conserve sa conscience, chacun demeure seul juge pour lui de ce qui justifie l’interruption de l’humain dans le vivant : l’état de dégradation, la quantité de souffrance, la récurrence des douleurs, l’inéluctabilité et l’imminence de l’issue, l’anéantissement de toute qualité de vie justifient qu’un être demande une aide au suicide, cette première occurrence de l’euthanasie : une mort volontaire assistée.
La seconde concerne l’individu ne disposant plus d’une conscience de soi claire et précise, nette et rigoureuse; il ne reconnaît plus aucun de ses interlocuteurs, proches, anonymes ou gens de sa famille; il est privé de relation au monde extérieur et à son histoire. Incapable de soi, des autres et du monde, l’individualité est définitivement diluée dans le réel. L’humain a quitté le vivant. Reste un mécanisme déconnecté de toute finalité qui tourne à vide en attendant plus de mort encore pour cesser de fonctionner. Un tiers peut arrêter là le massacre…
A quoi ressemble une vie quand ce qui la définit disparaît : la possibilité de construire des relations durables, de fomenter des projets réalisables, de disposer de son temps sans contrainte, de jouir de son corps et de son âme en toute liberté, de se mouvoir dans l’espace sans limites, de disposer de soi sans entraves ? qu’en est-il d’une vie dans laquelle le déploiement de soi débouche sans autre issue possible sur le néant, la fin, la mort ? A quoi bon vivre encore quand il s’agit de consacrer le restant de son temps imparti à regarder la pendule qui égrène les heures jusqu’à l’épuisement du compte à rebours ? Pitié, pitié…
Je m’étonne du discrédit pour la pitié dans nos civilisations postmodernes… La tradition philosophique la prise peu, en dehors de Rousseau et Schopenhauer. Et l’homme du commun prétend souvent ne pas l’aimer et refuse souvent a priori celle qu’on pourrait lui offrir. Pour quelles raisons ? La trouve-t-on humiliante ? Déshonorante ? Pour ma part, j’en fais une vertu sublime : la répugnance à voir souffrir son semblable me paraît le signe de la grandeur d’un être. Son indifférence, la signature de sa bassesse. Nietzsche pense faussement en affirmant qu’on perd de la force dans la compassion car on l’augmente bien plutôt. Seuls les nazis prétendaient travailler à son éradication…
Refuser d’entendre la demande d’un mourant, tourner la tête, considérer que rien n’a été dit, voire que la vérité se trouve aux antipodes des paroles proférées, transformer un désir d’en finir en demande d’amour pour éviter de se trouver en face d’un vouloir radical et souverain, nier l’une des dernières volontés d’un agonisant, laisser la mort travailler lentement, tranquillement sous prétexte que la vie est sacrée – mais pas celui en qui elle gît -, voilà des marqueurs éthiques : ils qualifient les sans-pitié, les indifférents au mal. L’euthanasie formule une éthique de la pitié; les soins palliatifs illustrent une morale pitoyable…
A l’évidence, l’euthanasie pose moins de problèmes quand elle relève d’une demande claire formulée par une personne saine de corps et d’esprit que dans le cas d’un individu définitivement coupé du monde par la maladie, relié à la vie par la seule technique, silencieux de son vivant sur son éventuel désir d’en appeler à la mort douce, se trouvant dans un lit d’hôpital artificiellement en vie, prolongé par l’appareillage, maintenu vivant par des machines. L’idéal consiste en un testament de vie rédigé bien avant le jour fatal dans lequel la personne signataire confie ses désirs de ne pas subir d’acharnement thérapeutique, de bénéficier de tous les antalgiques possibles et imaginables, fût-ce au prix du raccourcissement de la vie, enfin de pouvoir profiter d’un geste euthanasique.
Avec ce papier porté sur soi, son auteur prolonge sa vie et sa conscience dans le moment où celles-ci disparaissent. Le même document, pour l’instant sans valeur légale (l’« Association pour le droit à mourir dans la dignité » travaille à sa reconnaissance juridique), peut mentionner le nom d’une personne à qui l’on délègue le pouvoir de décider pour soi. Le mandataire dispose dès lors du pouvoir de représenter le mourant auprès du corps médical et de mener à bien les discussions que son aimé ne peut plus conduire. Cette disposition montre que la mort donnée dans l’euthanasie procède de l’affection, de la tendresse, de la pitié, de la fidélité et que dans ce geste une histoire d’amour se prolonge et se parfait.
L’euthanasie suppose donc la résolution de quelques problèmes philosophiques. Ainsi : aucun devoir de vivre ne s’oppose à un droit de mourir : qu’est-ce qui justifierait ce devoir, sinon une transcendance, un extérieur à l’individu – autant dire une fiction ? Quelle instance pourrait interdire ce droit à disposer de soi-même, de son corps, de sa vie et de ses usages libres ? Mais aussi : il n’existe aucun devoir envers soi-même, dont celui de ne pas attenter à son existence, seulement des droits, sur ce terrain personne n’est obligé à rien d’autre que ce à quoi il se contraint. Egalement : le droit de mourir est supérieur au devoir de ne pas tuer, car tuer un autre que soi et se tuer relèvent d’une semblance seulement en regard d’un sophisme et d’une idéologie visibles à l’œil nu… dans un monde sans Dieu, sans âme immatérielle, sans transcendance, le mourant n’a de comptes à rendre qu’à lui-même.

Je ne vais pas mieux pour autant.
Juste moins mal.

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